En vingt ans d’allers-retours vers les gares de campagne reconverties d’Europe centrale, je n’avais jamais poussé jusqu’à l’océan Indien avant qu’un guide chiné aux puces d’Yverdon-les-Bains ne m’y pousse : un vieux fascicule des années 1960 consacrait une dizaine de pages à l’île Maurice, presque toutes centrées sur ses plantations de canne. J’y suis allé voir ce qu’il en restait, et j’ai trouvé une île bien plus accidentée que la carte postale ne le suggère : 1800 km² où se succèdent lagons, cratères éteints et forêts de moyenne montagne, à environ 11 à 12 heures de vol des aéroports européens.
Ce qui frappe d’abord : une île qui change de visage tous les trente kilomètres
On imagine Maurice comme un long ruban de sable blanc. C’est vrai au nord et à l’ouest, faux dès qu’on remonte vers le centre. En une petite heure de route, on passe du lagon turquoise à un plateau volcanique où la brume s’accroche aux théiers, puis à des gorges qui n’ont rien d’exotique dans leur silhouette, plutôt un air de Jura verdoyant, en plus dense et plus chaud.
Le lagon du nord et de l’ouest, l’image qu’on attend
Grand Baie et Flic-en-Flac concentrent l’essentiel des plages larges, protégées par le récif corallien qui ceinture presque toute l’île. C’est là que se pratiquent le snorkeling et les sorties en catamaran vers l’Île aux Cerfs, à l’est, où un parcours de golf occupe une bonne partie de l’îlot. Le couchant s’y regarde plutôt depuis la côte ouest, tourné vers la silhouette du Morne Brabant.
Chamarel et le plateau volcanique, une autre géographie
La Terre des Sept Couleurs, près de Chamarel, doit son aspect strié à un phénomène que j’ai mis du temps à comprendre correctement sur le terrain : les cendres volcaniques, en refroidissant à des vitesses différentes selon leur composition minérale, se sont ensuite triées par l’érosion comme le ferait un tamis grossier, laissant les particules les plus lourdes se déposer en bandes distinctes tandis que les plus légères étaient emportées plus loin. Le résultat, ce sont ces dunes ocre, violettes et bleutées qui ne se mélangent presque jamais, même sous la pluie. À proximité, la cascade de Chamarel tombe de plus de 100 mètres dans une faille du même plateau, et le parc national des Gorges de la Rivière Noire, qui couvre plus de 6500 hectares, environ 2 % de la surface de l’île, abrite les derniers massifs forestiers un peu intacts, où l’on croise encore, si l’on prend le temps de lever les yeux, le pigeon rose endémique.
Le Morne, Grand Bassin, Pamplemousses : trois lieux qui racontent une histoire
Le Morne Brabant, ce piton en forme de pain de sucre au sud-ouest, est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco pour une raison qui dépasse le paysage : des esclaves marrons s’y sont réfugiés au XIXe siècle, profitant de son relief presque inaccessible pour échapper à la capture. On grimpe encore le sentier avec un guide, et le silence du sommet contraste avec l’agitation des plages en contrebas.
Grand Bassin, ou Ganga Talao dans la tradition hindoue, est un lac de cratère considéré comme sacré par la communauté hindoue, qui représente plus de 48 % de la population mauricienne. Des statues de Shiva et de Durga Maa, hautes de plus de 33 mètres, dominent le site, une échelle qui surprend au creux d’un ancien cratère bien plus modeste que le Trou-aux-Cerfs, à Curepipe, dont le diamètre atteint 350 mètres pour une profondeur d’une centaine de mètres.
Le jardin botanique de Pamplemousses, créé en 1770 et fondé par Pierre Poivre, complète ce triptyque patrimonial sur 26 hectares. Ses nénuphars géants, dont les feuilles atteignent jusqu’à 3 mètres de diamètre, restent l’image la plus reproduite du site : le contraste avec la végétation environnante suffit à comprendre pourquoi.
Quand partir sans tomber sur la saison cyclonique
L’île connaît deux saisons franches. L’été austral, de novembre à avril, affiche des températures de 27 à 33°C, avec un ressenti qui grimpe jusqu’à 35°C en période humide. C’est aussi la fenêtre des cyclones, concentrée entre janvier et mars. L’hiver austral, de mai à octobre, reste plus tempéré, entre 17 et 25°C, avec un air plus sec qui convient mieux à la randonnée dans les gorges ou à l’ascension du Morne. Lors de mon passage, en fin d’hiver austral, l’eau du lagon restait tiède tout en évitant la moiteur des mois d’été, un compromis que je recommande sans en faire une règle absolue, chaque saison ayant ses partisans.
Combien de jours, comment circuler et ce qu’il faut prévoir avant de partir
Dix jours permettent de couvrir les quatre grandes régions, nord, ouest, sud et centre, sans enchaîner les étapes. En dessous d’une semaine, il faut choisir entre le littoral et l’intérieur, faute de temps pour les deux. La conduite se fait à gauche, sur un réseau routier correct, avec une autoroute qui traverse l’île du nord au sud ; la location de voiture donne une vraie autonomie, tandis que les taxis et chauffeurs privés, souvent organisés via les hôtels, conviennent mieux à qui préfère ne pas s’habituer à la conduite à gauche pour quelques jours seulement.
Pour un passeport suisse, aucun visa n’est requis pour un séjour touristique inférieur à 90 jours, mais le formulaire électronique obligatoire, le Mauritius All in One Travel Form, avec son QR code à présenter à l’arrivée, doit être rempli avant le départ. Depuis Genève ou Zurich, le trajet implique généralement une correspondance, la durée totale avoisinant celle d’un vol direct depuis Paris. Le décalage horaire, de deux à trois heures selon la saison, reste suffisamment faible pour ne pas perturber le rythme des premiers jours, ce qui compte autant pour un enfant que pour un voyageur qui préfère ne pas perdre une journée entière à récupérer.
Je garde de ce carnet mauricien une question que je n’ai pas résolue en une seule visite : combien de temps une île de cette taille, traversée chaque année par des flux touristiques croissants, peut-elle encore offrir à la fois le lagon qu’on vient chercher et les forêts qu’on découvre ensuite, sans que l’un ne finisse par effacer l’autre ?