La première fois qu’on m’a demandé si j’avais croisé un requin dans le lagon de Grand Baie, c’était en 2011, sur la terrasse d’une pension de Trou aux Biches. La question venait d’un couple vaudois qui hésitait encore à réserver son vol. J’ai répondu par une observation qui vaut pour tout le reste : à Maurice, le danger n’est pas dans l’eau qu’on regarde, il est dans l’image qu’on s’en fait avant même d’y avoir mis un orteil.
Des requins, oui, mais pas ceux qu’on imagine
Le lagon mauricien abrite bel et bien des requins, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais l’espèce que la culture populaire a rendue iconique, le grand requin blanc, n’y a jamais été recensée de façon significative. Ce qu’on rencontre, ce sont des populations plus discrètes, adaptées à un environnement corallien peu profond.
Le requin à pointe noire, familier des eaux peu profondes
C’est celui que j’ai le plus souvent observé, lors d’une sortie en pirogue au large de l’île aux Bénitiers, un matin d’août 2016. Il ne dépasse pas 1,5 mètre et se nourrit essentiellement de petits poissons de récif. Son aileron émergeant à quelques mètres d’un banc de sable suffit pourtant à provoquer des cris qui, avec le recul, disent plus sur nos peurs que sur l’animal lui-même.
Requin-citron, requin-marteau, requin gris de récif : une diversité mal connue
Le requin-citron peut atteindre 3,5 mètres mais reste peu agressif envers l’homme. Le grand requin-marteau, plus impressionnant avec ses 3 à 6 mètres, fréquente des zones plus au large. Le requin gris de récif, que les pêcheurs locaux surnomment parfois « Requin Mamzelle », dépasse rarement 1,90 mètre et se déplace en groupes de 5 à 20 individus près des tombants coralliens. Le point commun de ces trois espèces : aucune n’est responsable d’attaque mortelle recensée sur l’île.
Pourquoi le lagon protège plus qu’il n’expose
C’est ici qu’intervient un détail géologique qui change tout. Maurice repose sur un vaste plateau continental peu profond, entièrement ceinturé par une barrière de corail qui crée un lagon calme, souvent large de plusieurs centaines de mètres. J’ai mesuré cette différence très concrètement en comparant mes carnets de terrain rédigés successivement à Maurice et à La Réunion, où la côte plonge directement vers des eaux profondes sans obstacle intermédiaire. Cette absence de barrière protectrice explique en grande partie pourquoi les rencontres entre baigneurs et requins-bouledogues, l’espèce la plus problématique de la région, y sont documentées plus fréquemment qu’à Maurice.
Le requin-bouledogue, aussi appelé requin du Zambèze, est capable d’évoluer de la surface jusqu’à 250 mètres de profondeur et de remonter des rivières en eau douce. C’est une espèce que je n’ai personnellement jamais observée dans le lagon mauricien : sa présence y reste marginale, contrairement aux passes réunionnaises où elle s’est installée durablement.
Ce que disent les chiffres, sans les arrondir
Entre 1975 et 2000, sept attaques ont été recensées à l’île Maurice, dont deux mortelles en vingt ans, pour une population résidente d’environ 1,25 million d’habitants et plus de 1,4 million de visiteurs annuels. Rapporté à la fréquentation cumulée sur cette période, le risque relève de l’anecdote plutôt que d’un danger quotidien. Le requin à pointe noire totalise 21 attaques dans le monde depuis 1959, dont 11 non provoquées, sans aucun cas mortel répertorié. Le requin-citron affiche un bilan comparable : 10 attaques non provoquées, toutes non mortelles. Le grand requin-marteau, malgré sa taille, ne compte que 17 attaques non provoquées depuis 1900, sans mortalité. Le contraste avec le requin-bouledogue, responsable d’au moins 100 attaques non provoquées et 27 cas mortels à l’échelle mondiale, éclaire pourquoi son absence relative du lagon mauricien pèse lourd dans l’évaluation du risque réel.
Se baigner sereinement : ce que j’ai retenu du terrain
Les précautions à Maurice tiennent moins d’une liste de consignes que d’une lecture du paysage marin. Éviter les baignades à l’aube et au crépuscule, moments où les espèces prédatrices chassent plus activement, reste la règle la plus citée par les moniteurs locaux que j’ai pu interroger au fil des séjours. Rester dans le lagon plutôt que de franchir la passe vers le large en fait partie tout autant, de même que suivre les consignes données lors des sorties encadrées de plongée ou de snorkeling.
Il y a une image qui m’est restée d’une plongée organisée au large de Flic-en-Flac : avant de mettre les palmes, le moniteur avait vérifié un à un les joints de nos masques et de nos tubas, avec la même minutie qu’un mécanicien contrôlant une jointure avant de laisser partir un véhicule. Ce geste, presque anodin, dit quelque chose d’essentiel sur la sécurité en mer : elle ne se joue pas dans la peur d’un animal lointain, mais dans l’attention portée aux détails matériels les plus proches de soi, ceux qu’on maîtrise réellement. On craint le requin qu’on ne voit pas et on néglige parfois le joint usé qui, lui, causerait un vrai problème.
Le requin, régulateur discret d’un équilibre marin
Réduire le requin à une menace occulte son rôle dans l’écosystème corallien. En régulant les populations de poissons herbivores et de prédateurs intermédiaires, il contribue indirectement à la santé du récif, celui-là même qui protège les plages mauriciennes de l’érosion et façonne le lagon peu profond où l’on nage sans crainte. Lors d’une conversation avec un pêcheur de Poste Lafayette, en 2019, celui-ci m’avait expliqué observer moins de requins de récif qu’une décennie plus tôt, sans savoir si la surpêche locale des espèces dont ils se nourrissent en était la cause directe. C’est une question qui reste ouverte, et que je n’ai pas les éléments pour trancher, mais qui mérite d’être posée plutôt qu’ignorée.
Une anecdote qui déplace le regard
Une vidéo tournée au large de l’île Maurice a circulé au printemps 2025, montrant deux cachalots, pesant environ 45 tonnes chacun, s’interposant entre un plongeur et un requin qui adoptait une approche jugée agressive. L’un des cétacés serait allé jusqu’à mordre la queue du requin pour l’éloigner. Au-delà de son caractère spectaculaire, cette scène rappelle que l’océan mauricien reste un espace de cohabitation complexe entre espèces, où le comportement animal échappe souvent aux catégories simples de prédateur et de proie que l’on projette depuis la plage.
Je continue, à chaque séjour, à noter dans mon carnet les récits que me confient les habitants du littoral. Combien d’entre eux ont-ils, comme ce pêcheur de Poste Lafayette, une observation à partager sur ce qui a changé sous la surface du lagon ces vingt dernières années ?