Au musee du Prado, la geographie des empires en peinture

C’était en novembre 1982, lors de ma première visite en Espagne post-franquiste. Madrid était encore dans l’euphorie de la transition démocratique. J’avais réservé une semaine entière, mais je l’avais sous-estimé — le Prado n’est pas un musée qu’on visite en quelques heures. C’est une encyclopédie vivante de l’histoire européenne à travers la peinture, et je n’en suis jamais sorti vraiment satisfait.

Depuis, j’y suis retourné quatre fois. À chaque visite, je découvre quelque chose que j’avais manqué. C’est l’une des caractéristiques des grands musées : ils s’approfondissent avec le temps.

La collection du Prado : que voir en priorité ?

Le Musée du Prado — Museo Nacional del Prado en espagnol — possède l’une des collections d’art européen les plus importantes du monde, avec plus de 8 000 tableaux dont 1 700 environ sont exposés en permanence. C’est à la fois sa richesse et son défi : comment s’orienter ?

Ma recommandation, fondée sur mes cinq visites, est d’organiser votre journée autour de trois axes :

1. Les grands maîtres espagnols

Velázquez, Goya, El Greco. Ce sont les raisons premières d’une visite au Prado. Las Meninas (1656) de Velázquez est peut-être le tableau le plus commenté de l’histoire de l’art occidental — et il continue de susciter des débats sur la nature du regard et de la représentation. Ne passez pas moins de vingt minutes devant ce tableau. Laissez-vous surprendre par les jeux de miroirs et de perspectives.

Goya occupe plusieurs salles, dont la fameuse salle des Peintures noires (Pinturas negras), oeuvres de la vieillesse du peintre qui sont d’une puissance hallucinatoire. Saturne dévorant son fils est une œuvre qui ne s’oublie pas, mais qui demande un certain préparation émotionnelle.

2. La peinture flamande et vénitienne

La collection flamande du Prado est exceptionnelle — fruit des liens historiques entre l’Espagne et les Pays-Bas du Sud à l’époque de Charles Quint. Rubens, Van Dyck, Breughel de Velours. Une salle entière est consacrée aux cartons de Rubens pour les tapisseries de l’histoire d’Achille. Peu de touristes s’y attardent, mais c’est d’une qualité extraordinaire.

3. Le réaménagement du bâtiment Villanueva

Le bâtiment principal, conçu par Juan de Villanueva en 1785, a été rénové et agrandi en 2007 par Rafael Moneo avec l’ajout du Cubo — un volume en briques contemporain qui contraste élégamment avec le néoclassicisme originel. La communication entre les deux bâtiments est bien pensée, et la cafétéria du niveau inférieur est correcte sans être exceptionnelle.

Infos pratiques depuis la Suisse romande

Pour vous rendre à Madrid depuis Yverdon-les-Bains ou Lausanne, le vol Genève–Madrid prend environ 2h30. Iberia, Vueling et EasyJet desservent la liaison ; comptez entre 80 et 180 CHF aller simple en basse saison (réservation 6–8 semaines à l’avance).

Le musée se trouve dans le quartier des Jéronymites, à moins de 1 km du centre historique (Paseo del Prado, 28, Madrid). L’accès depuis l’aéroport Adolfo Suárez est direct en métro (ligne 8 jusqu’à Nuevos Ministerios, puis ligne 2 jusqu’à Banco de España) : environ 25–30 minutes, 5 euros.

Tarifs 2024/2025 :

  • Adulte : 15 euros (environ 14 CHF au cours actuel)
  • Gratuit pour les moins de 18 ans et les plus de 65 ans résidents UE
  • Gratuit chaque soir de 18h à 20h (lundi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi) et de 17h à 20h (dimanche)

Je conseille d’acheter les billets en ligne (museo.prado.es) pour éviter les files d’attente, qui peuvent atteindre 45 minutes en haute saison. Le musée est fermé le 1er janvier, 1er mai et 25 décembre.

Comment préparer sa visite : la méthode du géographe

Avant ma visite de 1982, j’avais lu l’histoire de la collection — constituée principalement par les Habsbourg espagnols aux XVIe et XVIIe siècles — et j’avais identifié cinq tableaux que je voulais absolument voir. C’est ma méthode habituelle : cinq cibles prioritaires, maximum. Au-delà, on se retrouve à courir d’une salle à l’autre sans vraiment regarder.

J’ai appris à reconnaître la fatigue du musée — cette saturation visuelle qui survient après deux heures. Mon conseil : ne dépassez pas trois heures en une seule visite. Si vous avez deux jours à Madrid, revenez le lendemain matin pour les sections que vous n’avez pas eu le temps d’explorer.

À ma prochaine visite, j’aimerais consacrer une demi-journée entière à la collection italienne, souvent négligée au profit des maîtres espagnols. La salle Titien, en particulier, mérite une attention renouvelée — les portraits de Charles Quint et de Philippe II sont des documents d’histoire autant que des œuvres d’art.

La vraie richesse du Prado, ce n’est pas l’exhaustivité de sa collection, c’est la profondeur de chaque œuvre exposée. Chaque tableau a une histoire — de commande, de restauration, de disparition puis de redécouverte — et c’est cette épaisseur temporelle qui rend le musée si différent des institutions plus récentes.

Ce que le Prado m’a appris sur la géographie des collections

Toute grande collection d’art est une carte. Elle dit qui avait les moyens d’acheter, où se trouvaient les artisans du pouvoir, quelles routes commerciales permettaient de faire circuler les objets. La Galerie des Offices de Florence cartographie l’ascension des Médicis et les réseaux marchands de la Toscane renaissante. Le Louvre cartographie la centralisation française et les conquêtes napoléoniennes. Le Prado cartographie l’empire espagnol dans toute son extension géographique.

Ce qui me frappe chaque fois que j’entre dans un grand musée européen, c’est la géographie de l’absence autant que de la présence. Ce qu’il y a dans les salles dit quelque chose ; ce qui n’y est pas en dit autant. Le Prado n’a presque pas d’art islamique, pourtant l’Espagne a vécu sept siècles de cohabitation avec al-Andalus. Cette absence est un choix, conscient ou inconscient, de ce que le récit national espagnol souhaite retenir.

De même, la peinture coloniale — les représentations des peuples d’Amérique latine soumis à la couronne espagnole — est peu représentée au Prado. Ce n’est que récemment que certains musées européens ont commencé à questionner les narrations implicites de leurs collections. Le Prado n’a pas échappé à ce mouvement, même si l’essentiel de ses collections reste fidèle à la vision dynastic et européocentriste qui les a constituées.

C’est pour cela que je continue à revenir au Prado. Non pas pour admirer les tableaux en oubliant le contexte qui les a produits, mais pour lire dans ces collections la géographie complexe d’un empire qui a dominé le monde pendant deux siècles et qui en porte encore les traces dans chaque toile accrochée sur ces murs bordeaux. Madrid, au centre de la péninsule, est une ville qui a longtemps regardé l’extérieur avec autorité. Aujourd’hui, les touristes du monde entier viennent regarder ce qu’elle a accumulé. Les géographies s’inversent, mais les collections demeurent.

Pour aller plus loin dans vos explorations européennes

Le Prado s’inscrit dans une série de destinations européennes que j’ai explorées au fil des décennies avec la même curiosité géographique. Si Madrid et ses collections vous intéressent, je vous recommande de prolonger votre circuit vers Georgioupolis en Crète, où la géographie côtière et l’histoire villageoise offrent un contraste fascinant avec l’urbanité madrilène. Pour les amateurs de paysages naturels spectaculaires, les Gorges de Vintgar en Slovénie constituent une étape incontournable dans tout circuit d’Europe centrale — à une heure de Bled, elles conjuguent géologie alpine et beauté paysagère dans une formule que j’ai rarement vue ailleurs sur le continent.

Ces carnets de voyage européens partagent un fil conducteur : l’attention portée aux détails géographiques que les guides touristiques conventionnels laissent de côté. C’est cette curiosité de géographe que j’essaie de transmettre dans chaque récit publié ici.

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