C’était en octobre 1994, lors de ma première visite sérieuse à Gênes. J’avais passé les années précédentes à étudier la géographie maritime méditerranéenne, et Gênes représentait pour moi l’archétype de la ville portuaire qui avait dominé les échanges commerciaux de la Méditerranée pendant des siècles avant d’être éclipsée par Venise puis par les grandes puissances atlantiques. Je m’attendais à un musée de civilisation maritime. J’ai trouvé un musée de l’art et de la culture aristocratique génoise, ce qui était presque plus intéressant.
Le Palazzo Galliera — que les Génois appellent simplement « il Galliera » — est l’un des nombreux palais baroques de la Via Garibaldi, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2006 sous l’appellation « Strade Nuove e Sistema dei Palazzi dei Rolli ». Cette rue concentre une densité de patrimoine architectural exceptionnel qui m’a pris par surprise lors de cette première visite.
Qu’est-ce que le Palais Galliera ?
Le Palazzo Reale di Genova, communément connu comme Palazzo Galliera d’après une de ses familles propriétaires au XIXe siècle, est un palais baroque du XVIIe siècle situé Via Balbi 10 à Gênes. Il abrite aujourd’hui les collections du Museo di Palazzo Reale, un musée d’État sous la tutelle du Ministère de la Culture italien.
Le palais a été commandé par la famille Durazzo au XVIIe siècle, puis vendu au roi de Sardaigne Charles-Emmanuel III au XVIIIe siècle, ce qui lui a valu son nom de « Palazzo Reale ». La famille Galliera en a été propriétaire au XIXe siècle avant que l’État ne l’acquière. Cette succession de propriétaires illustres est caractéristique des grands palais génois, dont l’histoire se superpose à celle de la ville.
Les collections du Museo di Palazzo Reale
Le musée est organisé sur trois étages. Ce qui m’a le plus marqué lors de mes deux visites (1994 et 2018) :
La Galerie des Miroirs (Galleria degli Specchi)
C’est la salle la plus spectaculaire du palais — une longue galerie au plafond peint (scènes mythologiques du XVIIIe siècle) avec, sur un côté, de grandes fenêtres donnant sur le jardin suspendu, et de l’autre, une série de miroirs. La lumière de fin d’après-midi y est particulièrement belle en octobre.
La collection de peintures flamandes
Gênes entretenait des relations commerciales étroites avec les Pays-Bas du Sud à l’époque des Habsbourg. La collection comprend plusieurs œuvres de Van Dyck, qui séjourna à Gênes entre 1621 et 1627. Ces portraits de l’aristocratie génoise sont parmi les plus beaux exemples du genre dans toute l’Italie.
Le jardin suspendu
Derrière le palais, un jardin en terrasses aménagé à flanc de colline offre une vue sur le port de Gênes. C’est un endroit où j’aime m’asseoir pour noter mes observations. En 2018, j’y ai passé une heure à regarder les ferries de la Compagnia Italiana di Navigazione entrer et sortir du port — un spectacle géographique dont la contemplation me ramène toujours à la dimension maritime de cette ville.
Informations pratiques
Adresse : Via Balbi 10, 16126 Gênes (Genova), Italie
Tarifs 2024 :
- Adulte : 6 euros (environ 5,70 CHF)
- Gratuit pour les moins de 18 ans et les ressortissants UE de 18 à 25 ans
- Fermé le lundi
Accès depuis la Suisse romande
Gênes est à environ 2h30 de Lausanne en voiture (via l’A9/E25, col du Simplon ou tunnel, puis autoroute italienne A26). En train, le trajet Lausanne–Genova Piazza Principe passe par Milan (correspondance) et dure 3h30–4h. Tarif en 2e classe : 40–80 CHF selon la réservation.
Pour une visite centrée sur le Palazzo Galliera et les Strade Nuove, une journée complète est nécessaire. Je conseille d’y associer une visite du Palazzo Bianco et du Palazzo Rosso, situés dans la même rue — les trois musées peuvent se visiter avec un billet combiné à 10 euros.
Ce que Gênes m’a appris sur les villes portuaires
Les carnets de cette époque me rappellent que Gênes est une ville qui se livre lentement. Ses richesses sont cachées dans des ruelles obscures, derrière des porches sombres, au fond de cours intérieures où l’on n’entre que si l’on a pris la peine de pousser une lourde porte en bois. Le Palazzo Galliera en est l’exemple parfait : sa façade sur Via Balbi est imposante mais discrète. C’est derrière, dans le jardin suspendu, que la ville révèle son rapport secret à la géographie — une ville construite sur des collines qui s’est toujours tournée vers la mer.
À ma prochaine visite à Gênes, j’aimerais consacrer une matinée aux caruggi — le labyrinthe de ruelles médiévales du centre historique — avec mon carnet de terrain pour noter les détails que la photographie ne capture pas : les sons, les odeurs, les matières des murs. Il y a là une géographie urbaine d’une richesse extraordinaire.
La mode comme géographie de la distinction sociale
Le musée Galliera a rouvert ses portes en 2020 après plusieurs années de travaux, dans un palais néo-renaissance du XVIe arrondissement de Paris construit à la fin du XIXe siècle par la duchesse de Galliera. La duchesse voulait en faire un musée d’art ; la ville de Paris en a fait son musée de la mode. Ce glissement est lui-même un fait géographique : Paris a construit son identité mondiale en grande partie sur la mode, et ce musée en est la mémoire institutionnelle.
Ce que j’ai cherché dans les collections du Galliera, c’est la géographie implicite de la mode. Chaque vêtement a une origine géographique — le tissu vient de quelque part, la couture a été faite quelque part, la cliente vivait quelque part. Les collections témoignent des flux de marchandises, de main-d’oeuvre et de goûts qui ont traversé les siècles.
Les robes de cour du XVIIIe siècle, avec leurs soieries de Lyon et leurs dentelles de Bruxelles, cartographient les réseaux commerciaux de la France absolutiste. Les tailleurs pour hommes du XIXe siècle, influencés par Savile Row à Londres, témoignent des échanges culturels franco-britanniques. Les collections Dior des années 1950 disent la reconstruction économique et la volonté de réaffirmer Paris comme capitale mondiale de l’élégance après l’humiliation de l’Occupation.
Je suis sorti du Galliera par les jardins du Trocadéro, avec la Tour Eiffel en arrière-plan et le sentiment d’avoir lu une géographie que je ne soupçonnais pas. La mode, que je regardais jusqu’alors comme un phénomène purement culturel, est aussi un phénomène spatial : elle circule, elle concentre, elle hiérarchise les territoires selon leur capacité à produire ce qui est désirable. Paris est au sommet de cette hiérarchie depuis plus de trois siècles. Le Galliera en est, collection après collection, la preuve silencieuse.
Gênes et le patrimoine muséal européen
Le Galliera s’inscrit dans un réseau plus large de musées de palais européens que j’ai fréquentés depuis les années 1970. Deux autres destinations méritent d’être mentionnées dans ce contexte : le Prado à Madrid, qui représente la tradition des grandes collections royales européennes dans leur expression la plus accomplie, et la Ferme Caussenarde d’Autrefois en Aveyron, qui offre un contrepoint radical — le patrimoine paysan et vernaculaire face au patrimoine patricien et urbain. Ces deux extrêmes de la conservation mémorielle en Europe m’ont appris que chaque type de patrimoine révèle une couche différente de la géographie humaine d’un territoire.