La ferme caussenarde comme interface entre tourisme et elevage

Une carte postale jaunie trouvée en brocante à Lausanne, en 2018, m’a remis en tête de liste une visite que j’avais repoussée depuis des années : la Ferme Caussenarde d’Autrefois, à Hures-la-Parade sur le Causse Méjean. La carte, datée de 1963, montrait des paysans en tenue traditionnelle, un rouet en bois et des murs en pierre sèche. J’ai noté l’adresse au dos du carnet et décidé que je devais y aller avant que ce type de lieu ne disparaisse complètement.

J’y suis finalement allé en mai 2019. C’était un mardi de printemps, le ciel du Causse avait cette luminosité particulière que je n’ai trouvée nulle part ailleurs en France — une clarté légèrement froide, comme si le plateau était plus proche du ciel que les terres basses.

Qu’est-ce que la Ferme Caussenarde d’Autrefois ?

La Ferme Caussenarde d’Autrefois est un écomusée installé dans une ferme du XVIIe siècle à Hures-la-Parade, commune du plateau du Causse Méjean dans l’Aveyron (département 12, région Occitanie). C’est une des rares reconstitutions sérieuses de la vie agricole paysanne du Causse aux XVIIIe et XIXe siècles.

Le musée occupe l’ensemble des bâtiments d’une exploitation typique du plateau : la maison d’habitation, le four à pain, les bergeries, le fenil. Les objets exposés proviennent en grande partie d’anciens habitants du village ou des communes environnantes. Ce qui rend ce lieu précieux, c’est précisément cette dimension de conservation locale — ce n’est pas une reconstitution fabriquée, c’est une mémoire préservée in situ.

Ce que j’ai découvert sur place

La visite guidée (obligatoire, et c’est tant mieux) dure environ 90 minutes. La guide que j’ai eue en 2019 connaissait chaque objet comme si elle avait elle-même grandi dans cette ferme. Elle m’a expliqué le calendrier agricole du Causse : la transhumance des brebis de race Lacaune vers les estives d’été, le ramassage du lait pour la fabrication du roquefort dans les caves de Combalou à Roquefort-sur-Soulzon, à une quarantaine de kilomètres.

J’ai été particulièrement frappé par la cuisine. Le cantou — la grande cheminée centrale autour de laquelle se déroulait toute la vie domestique — était d’une simplicité rude et fonctionnelle qui dit beaucoup sur la vie dans ces plateaux ventés. Pas de romantisme pastoral ici : les guides insistent sur la réalité d’un travail dur, saisonnier, sous un climat rigoureux.

Contexte géographique : le Causse Méjean

Le Causse Méjean est l’un des quatre Grands Causses du Massif Central. C’est un plateau calcaire d’altitude moyenne (1 000–1 300 m) au relief karstique — dolines, lapiaz, sources vaucluniennes — avec une végétation de pelouses sèches, de genévriers et de hêtres dans les combes abritées. La population est extrêmement clairsemée : moins de 1 000 habitants permanents sur 320 km².

Ce plateau fait partie des zones désertifiées de la France profonde — un territoire que j’ai parcouru dans les années 1970 et 1980 pour des travaux de recherche sur la géographie de l’abandon rural en Europe occidentale. Y retourner quarante ans plus tard, c’est voir la même logique à l’œuvre mais avec une nouvelle donne : l’agritourisme a permis à certaines communes de maintenir une activité, et les Gorges de la Jonte et du Tarn attirent des visiteurs de mai à octobre.

Informations pratiques

Accès : La Ferme Caussenarde d’Autrefois est située à Hures-la-Parade (12190), sur le plateau du Causse Méjean. Depuis la Suisse romande, le trajet en voiture depuis Genève est d’environ 5h30 via Lyon et Millau. Pas d’accès en transport public depuis la gare la plus proche (Millau) sans voiture de location.

Tarifs (2023/2024) :

  • Adulte : 6 euros (environ 5,70 CHF)
  • Enfant 7–15 ans : 3 euros
  • Gratuit pour les moins de 7 ans

Horaires : Ouvert de début mai à fin septembre, généralement de 10h à 12h et de 14h à 18h. Je recommande d’appeler avant de partir pour confirmer les horaires (ils varient selon la saison et les disponibilités du personnel).

Ce que ce lieu m’a appris

Ce que j’ai appris lors de cette visite, c’est que la mémoire agricole du Causse est conservée ici avec une sobriété qui force le respect. Pas d’effet muséographique tape-à-l’œil, pas de reconstitution animée avec des acteurs en costume. Juste les objets, leur histoire, et une guide qui connaît chaque détail.

À ma prochaine visite dans cette région, j’aimerais relier la Ferme Caussenarde avec une visite des Gorges de la Jonte pour observer les vautours fauves réintroduits dans les années 1980 — une des rares réussites écologiques spectaculaires de ces plateaux. Les carnets de cette époque me rappellent que les plateaux secs de la France centrale sont un monde à part, qui réserve ses richesses à qui prend le temps de s’y attarder.

Le tourisme rural et la question de l’authenticite

La ferme caussenarde que j’ai visitée propose quelque chose que les guides touristiques appellent une « expérience authentique ». Je suis toujours prudent avec ce mot. L’authenticité est un concept glissant, surtout appliqué au tourisme. Qu’est-ce qu’une ferme « authentique » ? Une ferme qui ressemble à ce qu’on imaginait avant de venir, ou une ferme telle qu’elle est réellement ?

La ferme du Méjean est authentique dans le sens où elle est réellement exploitée, avec de vraies brebis, un vrai fromagerie, de vraies contraintes économiques. Elle n’est pas reconstituée comme un décor. Mais la visite que je fais n’est pas authentique dans le sens où elle n’est pas le quotidien de l’éleveur — c’est une représentation de ce quotidien, mise en forme pour être compréhensible par un géographe retraité suisse qui passe une matinée sur le plateau.

Cette distinction entre l’objet réel et sa représentation touristique est au cœur de ce que les géographes appellent la « touristification » des espaces ruraux. Les espaces ruraux, surtout ceux qui ont subi une déprise agricole intense, cherchent dans le tourisme une activité complémentaire ou de substitution. La ferme pédagogique, le gîte rural, le marché fermier — ce sont autant de formes de mise en tourisme de l’espace agricole.

Le Causse Méjean a suivi ce chemin prudemment. Il reste peu peuplé, peu touristique comparé à d’autres espaces ruraux français. Les Gorges du Tarn, à sa frontière nord, drainent beaucoup plus de visiteurs. Le Méjean reste un plateau que peu de gens traversent, que moins encore connaissent vraiment. La ferme caussenarde que j’ai visitée compte peut-être quelques centaines de visiteurs par an — pas des milliers. C’est peut-être ce qui la préserve : le tourisme y est encore à une échelle humaine, compatible avec l’activité principale qui est l’élevage, pas sa vitrine.

Je suis parti du Méjean avec un fromage de brebis affiné et la conviction que j’y retournerais, mais en hiver, quand les troupeaux sont rentrés, quand le plateau est désert, quand l’aridité reprend ses droits et que le paysage dit vraiment ce qu’il est.

Patrimoine rural et explorations complémentaires

Cette visite de la Ferme Caussenarde d’Autrefois s’inscrit dans une pratique plus large de découverte du patrimoine vernaculaire européen. Si ce type de lieu vous intéresse, je vous recommande deux autres articles de ce carnet qui traitent de patrimoine géographique à des échelles différentes : l’histoire du drapeau corse, qui retrace la mémoire symbolique d’une île entière à travers un seul objet visuel, et le palais Galliera à Gênes, exemple d’architecture patricienne qui raconte lui aussi une géographie sociale précise. Ces carnets partagent la même conviction : que les lieux ordinaires ou méconnus révèlent souvent plus que les sites vedettes sur la manière dont les hommes habitent l’espace.

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