J’ai loué des voitures dans une vingtaine de pays depuis 1975. À l’époque, le marché était dominé par les grandes agences — Hertz, Avis, Europcar — et les prix étaient relativement uniformes. Aujourd’hui, un acteur comme Turo a complètement bouleversé la donne, et je dois reconnaître que ma méfiance initiale envers ce service a évolué après quelques expériences concrètes.
Cet article est le fruit de mes propres tests et de ceux de voyageurs que j’ai rencontrés lors de mes séjours récents. Ce n’est pas un guide parfait — le marché évolue vite — mais c’est une honnête évaluation de ce que Turo peut offrir et de ses limites réelles.
Qu’est-ce que Turo ?
Turo est une plateforme de location de voitures entre particuliers, fondée aux États-Unis en 2009, opérant aujourd’hui dans une vingtaine de pays dont la France, l’Espagne, le Royaume-Uni et le Canada. Le principe : des particuliers proposent leurs véhicules personnels à la location, via une application ou le site web. Turo joue le rôle d’intermédiaire, gère les paiements, les assurances et les litiges.
Ce modèle « peer-to-peer » se distingue des agences traditionnelles par plusieurs caractéristiques :
- Des prix souvent inférieurs de 20 à 50% à ceux des agences
- Une diversité de véhicules (des citadines aux SUV premium) que les agences n’offrent pas
- Des locations directement chez le propriétaire, pas dans un parking d’aéroport
- Des assurances intégrées, mais avec des niveaux de couverture variables
Turo en France : comment ça fonctionne ?
Lors de mon passage dans la région de Montpellier en septembre 2024, j’ai utilisé Turo pour la première fois en France. J’avais loué une Peugeot 208 pour trois jours auprès d’un propriétaire de Sète. Tarif : 38 euros par jour (environ 36 CHF au cours du moment), assurance standard incluse — soit un total d’environ 115 euros pour trois jours.
En comparaison, les agences traditionnelles à l’aéroport de Montpellier proposaient des tarifs entre 55 et 75 euros par jour pour une véhicule équivalent, avec des frais supplémentaires (option super assurance, frein à main, etc.) qui montaient facilement la facture.
Les assurances : le point le plus important
C’est le domaine où j’ai dû faire le plus de recherches, et où les lecteurs font le plus d’erreurs. Turo propose trois niveaux de couverture (en France) :
- Protection Économique : franchise élevée (souvent 1 500–2 500 euros), prix le plus bas. Déconseillé pour les voyageurs non-résidents.
- Protection Standard : franchise réduite (500–750 euros), prix intermédiaire. Option raisonnable si vous avez une carte de crédit qui couvre la franchise résiduelle.
- Protection Premium : zéro franchise, couverture maximale. Prix plus élevé mais tranquillité d’esprit totale.
Point important pour les voyageurs suisses : vérifiez si votre carte de crédit (UBS, Raiffeisen, PostFinance…) couvre les franchises de location voiture. En Suisse, les cartes Visa/Mastercard Platinum couvrent généralement les franchises jusqu’à 2 500 CHF sur les locations de voiture. Appellez votre banque avant de partir pour confirmer.
Comparaison des coûts Turo vs agences classiques
Sur la base de mes recherches pour un voyage de 5 jours en France (véhicule compact, juillet 2025) :
| Service | Tarif/jour | Total 5j (CHF) | Assurance incluse |
|---|---|---|---|
| Turo Standard | 35€ | ~175 | Standard (franchise 600€) |
| Hertz/Europcar | 55€ | ~275 | Standard (franchise 800€) |
| Enterprise | 48€ | ~240 | Standard (franchise 750€) |
Les inconvénients que j’ai observés
Mon expérience a été positive, mais j’ai aussi recueilli des témoignages moins enthousiastes. Parmi les problèmes récurrents :
- La dépendance au propriétaire pour la remise des clés — si le propriétaire est en retard ou absent, vous êtes bloqué
- Des véhicules qui ne correspondent pas exactement aux photos (état intérieur, état des pneus)
- Le service client Turo en cas de litige peut être lent à répondre hors des heures ouvrables US
- Certains propriétaires exigent un dépôt de caution bloqué sur la carte bancaire
Ma conclusion pratique
Turo est une option sérieuse pour les locations courtes (2–5 jours) dans les grandes villes françaises et espagnoles, particulièrement en dehors des aéroports. C’est moins adapté pour des circuits longue distance ou pour les voyageurs qui ont besoin d’une garantie maximale de disponibilité immédiate.
À ma prochaine visite en Andalousie prévue pour l’automne prochain, j’envisage de tester Turo dans une ville secondaire — Grenade ou Jaén — pour voir si le marché des propriétaires y est aussi développé qu’à Séville ou Madrid. Les carnets de ce voyage me permettront de compléter ce comparatif avec des données fraîches.
La voiture partagée et la géographie des réseaux informels
Ce qui m’intéresse, dans le phénomène des plateformes de location entre particuliers, c’est la géographie du réseau qu’il révèle. Une agence de location classique existe en un point précis de l’espace — un local commercial, un guichet, un parking. Une plateforme comme Turo existe partout où il y a des propriétaires de voitures inscrits et des candidats à la location. C’est une géographie réticulaire, en réseau, par opposition à la géographie nodale des agences.
Cette distinction n’est pas anodine. Les géographies réticulaires ont une résistance aux perturbations que les géographies nodales n’ont pas. Si l’agence de location ferme, plus de service. Si quelques propriétaires Turo annulent, d’autres peuvent combler le vide. Mais les géographies réticulaires ont aussi une fragilité particulière : elles dépendent de la confiance entre inconnus, d’une réputation construite sur des évaluations numériques, d’une plateforme privée qui peut modifier ses conditions à tout moment.
Je me suis retrouvé à réfléchir à ça un matin de novembre, assis dans la Peugeot empruntée à La Seyne-sur-Mer, en regardant la mer depuis une petite route du Var. La voiture avait 120 000 kilomètres au compteur. Le propriétaire était quelqu’un que je n’avais jamais vu et que je ne reverrais jamais. Et pourtant, dans ce moment précis, cette voiture me donnait accès à un territoire que je n’aurais pas pu atteindre autrement. C’est une géographie de la confiance, plus que de la propriété.
En rentrant à Yverdon, j’ai noté dans mon carnet : la prochaine étape de la mobilité n’est peut-être pas la voiture électrique ou la voiture autonome, mais la redéfinition de la propriété elle-même. Si l’accès remplace la possession, la carte de la mobilité se redessine entièrement.
Location de voiture et mobilité en régions : quelques comparaisons
Après cette expérience Turo en France, j’ai appliqué des critères de comparaison similaires lors de voyages en Europe. La location de voiture reste souvent la seule solution pratique pour accéder aux gares secondaires et aux villages de l’intérieur — des lieux qui sont au cœur de ma pratique du voyage géographique. Une gare de province comme la gare de Morcenx dans les Landes illustre parfaitement ce paradoxe : accessible en train depuis Bordeaux, mais sans voiture de location sur place, les accès à la forêt landaise et à la Chalosse restent difficiles.
Il en va de même pour la gare de Houdan en Île-de-France : magnifique point d’entrée pour explorer les Yvelines rurales, mais une voiture devient nécessaire dès qu’on veut s’éloigner du bourg. Turo ou ses équivalents européens méritent donc d’être examinés non seulement pour leur coût, mais pour leur maillage géographique — la disponibilité des véhicules varie considérablement selon que vous êtes dans une métropole ou dans une ville moyenne.